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Laurence HUGUES
Claude BENOIT à la GUILLAUME

Les petites filles

 
Il y a une petite-fille qui demande une salle-de-bains pour Noël. Pas une salle-de-bains à la place de l'arrière-cuisine, le grand-père a dit non. Une salle-de-bains de poupée, pour laver les corps en plastique, les cheveux synthétiques. Il y a une petite-fille qui voudrait une robe rose. Les petits-garçons, aussi, ils auraient voulu des choses. Mais c'est un village de filles. Deux générations de filles ont grandi ici et se sont dépêchées d'en partir. Elles ont joué au ballon prisonnier sur la route et puis elles ont trouvé un travail à la ville.


Moi, j'ai eu une robe bicolore avec un palmier brodé. Avant de venir vivre ici. Après, pendant deux ans, j'ai eu un jean. Un seul. J'enviais un peu ma copine Corine. Elle avait plusieurs paires de pantalons.


Il y a une petite-fille qui veut entrer dans une chambre parce qu'à l'intérieur elle entend des chatons miauler. Son oncle et sa tante en sortent, dépeignés. Les chats n'y sont pas, ni sous la table de nuit, ni sous le lit défait. Il y a une petite-fille qui enfile des bottes en caoutchouc au retour de l'école et va curer l'écurie, comme on dit ici. Il y a une petite-fille punie par l'institutrice, gardée après les autres, qui rentre chez elle la nuit tombée, glisse dans la rivière et manque se noyer. Il y a une petite-fille qui porte le café aux adultes qui font les foins. Il y a une petite-fille qui pose des questions sur son père et n'obtient pas de réponses. Il y a une petite-fille qui part annoncer la naissance d'une autre, deux kilomètres de chemin entre les sapins, une tartine de confiture à l'arrivée. Il y a des petites-filles qui vont chercher des myrtilles, des cèpes, des mûres.


Il y a des petites-filles qui s'égayent dans les bois, libres de courir, de chanter, de crier tant qu’elles veulent. Et des femmes qui reprennent ces sentiers, franchissent ces ruisseaux et retrouvent le cri d'alarme des geais sous les hêtres, les bonds des chevreuils à travers les prés, les amas gluants de têtards dans les ornières, les rondes de buses dans le ciel.


Quand on se croise, au marché ou dans les bois, on se fait la bise, on échange des nouvelles.